L’arbre, pilier de la résilience de nos systèmes agricoles

Un système de production sans arbres c’est un peu comme un agriculteur sans casquette en plein soleil, ou sans habits quand il fait froid. N’importe quel animal (homme y compris) cherche la protection d’un arbre face au soleil, à la pluie, au vent.

Mettre en œuvre l’agroécologie implique de rendre les fermes plus résilientes aux évènements climatiques et économiques extrêmes. Réintégrer les arbres c’est aller plus loin que les couverts végétaux aussi bien dans le temps (espèce pérenne) que dans l’espace (on ajoute un étage végétal).

L’arbre est un fournisseur universel de produits – fruits et fourrage, bois précieux, de construction ou de chauffage, papier, BRF1 pour le paillage et la fertilité des sols. Il a toujours constitué une source d’énergie, de denrées alimentaires, de « médicaments », de matériaux de construction, mais aussi source de création et d’inspiration. Les humains ont toujours cherché à se rapprocher des arbres, aujourd’hui en les plantant dans leur jardin ou à défaut, en vivant près des forêts. Les régions les plus belles sont celles dont les paysages sont riches en arbres ! Enfin – on l’oublie parfois – l’arbre fournit une grande partie de notre oxygène tout en captant le dioxyde de carbone que nous produisons en trop grande quantité, et nous procure une eau de qualité. Autant de ressources entièrement gratuites, offertes par le sol, l’atmosphère et le soleil, dont nous ne profitons pas assez et que nous persistons encore à éliminer !
Pourquoi ? Sans doute parce que nos systèmes (de pensée) agricoles sont encore très court-termistes, et que nous ne savons plus quoi faire des arbres. Comment réintégrer la diversité spatiale et temporelle, clé de la durabilité, dans nos paysages ruraux ?

Les écosystèmes naturels font preuve d’une grande résilience. La forêt (spontanée) crée en permanence de l’humus et de la fertilité. Ses intrants se limitent quasi exclusivement au carbone, à l’azote de l’air fixé par les bactéries libres et aux minéraux issus de la dégradation de la roche-mère par les bactéries et les racines des arbres.
La production de biomasse est importante : en moyenne 10 tonnes de MS par hectare et par an. Le sol est toujours couvert avec diverses modalités d’occupation spatiales et temporelles (vitesse de développement, durée de vie) qui maximisent la captation des ressources (lumière, eau, nutriments), limitent les fuites (érosion, lixiviation) et nourrissent la vie du sol (exsudats, dégradation des radicelles, chute des feuilles, mort des plantes).
Le « travail » d’un sol forestier est effectué uniquement par les vers de terre et les racines qui contribuent à la stabilité structurale et à la production d’humus.
Une forêt spontanée n’est jamais mono-spécifique, ce qui offre une meilleure résistance aux maladies.

Photo : en Afrique du Sud, dans la réserve du Baviaanskloof, le surpâturage par les moutons et les chèvres a entraîné la désertification de certaines zones. La photo montre l’impact du pâturage non géré à droite sur l’écosystème de cette zone appelé « Thicket », encore intact à gauche de la clôture. L’organisation LivingLands travaille depuis 10 ans à la restauration de ces espaces par la plantation d’espèces indigènes, qui demandent un énorme travail de sensibilisation des agriculteurs. Photos : LivingLands

Sans aller jusqu’à reproduire le modèle de la forêt, nous pouvons créer des agroécosystèmes plus résilients en orientant les possibilités que la nature nous offre, et notamment avec les arbres.

Voici une liste des avantages de maintenir ou réintégrer les arbres dans les exploitations :

  • Chaque année, l’arbre peut produire, selon les espèces, des fruits, du bois pour le chauffage ou la production de BRF
  • Certains arbres constituent un fourrage très riche en oligoéléments (mais moins digeste). Les feuilles les plus appréciées sont celles du frêne et du peuplier, dont les valeurs énergétiques sont comparables à celles du foin sec pour des teneurs en protéines nettement plus élevées.
  • Les arbres constituent un capital sur pied, qui donne de la valeur à l’exploitation. Par exemple, un noyer récolté pour le bois d’œuvre après 30 ans peut être vendu entre 700 et 3000€. Pour 2000 arbres plantés (soit 50 arbres/ha), le calcul est vite fait…
  • Ils constituent une barrière contre l’érosion hydrique (par les racines), le vent, la pluie et la neige (par le houppier)
  • Ils pompent le carbone (diminuant le bilan énergétique de l’exploitation) et le restituent sous forme de matière organique à la surface du sol par les feuilles et dans le sol par les racines, qui se renouvellent en permanence
  • L’apport de matière organique et une meilleure infiltration de l’eau permettent de limiter la consommation d’eau sur l’exploitation
  • La fertilité physique (par le travail des racines) et biologique des sols est améliorée. Les symbioses boostent l’activité biologique ; cultures et arbres partagent souvent les mêmes espèces de mycorhizes, qui mettent à disposition plus de ressources nutritives pour les cultures et favorisent une meilleure stabilité du sol
  • Certaines espèces (charme, orme…) ont un effet fertilisant direct.
  • Les arbres structurent des habitats semi-naturels, qui abritent une faune et une flore diversifiées indispensables à l’agriculture (pollinisation, lutte contre les ravageurs). Ils créent des ressources et maintiennent une trame écologique, évolutive dans l’espace et dans le temps.

La PAC actuelle favorise le maintien des haies (paiements verts – SIE) et la mise en place de projets agroforestiers. L’article 23 permet de financer l’installation de projets agroforestiers à hauteur de 80% de 22,5 € par arbre pour la plantation, 10€ par arbre pour la protection du pâturage, 60€ /ha/an pendant 5 ans pour l’entretien des arbres agroforestiers.

Photo 2 : les alignements intra-parcellaires sur cette exploitation du Gers montrent clairement l’impact paysager de la plantation d’arbres. La photo date de 2014, on peut imaginer la beauté de cette parcelle aujourd’hui.
Photo : Opaline Lysiak

En fait, l’arbre a un vrai pouvoir tampon à la fois au niveau de l’écosystème et de l’économie de l’exploitation en limitant les extrêmes climatiques (sol trop sec ou engorgé) et en diversifiant les revenus de l’exploitation sur une même année et sur le long terme. Mais pour produire des effets durables, les agriculteurs doivent considérer l’arbre sérieusement, comme n’importe quelle autre production. Les effets seront d’autant plus visibles et durables que les projets seront considérés sérieusement dès le début (se faire aider pour monter le projet) dans le temps (entretien des arbres) et l’espace: s’organiser à l’échelle d’un bassin versant par exemple.

Nous manquons aujourd’hui de chiffres qui montrent par exemple l’intérêt des arbres dans la lutte contre les ravageurs, car le phénomène est aléatoire selon les années (on joue avec des éléments naturels) et nécessite des études sur 20, 30 ans. C’est pourquoi les retours d’expérience, les rencontres, sont souvent plus convaincants.

Les agriculteurs qui ont planté sans se planter et que j’ai pu rencontrer :

  • Dans le Pas-de-Calais, l’exploitation de Marc Lefebvre, grandes cultures en agriculture de conservation (avec pommes de terres) a planté environ 25000 arbres – fruitiers en alignement intra-parcellaires, haies pour le bois de chauffage et la production de bois raméal fragmenté.
  • Dans le Gers, Christian Abadie, éleveur, a planté en 2015 des alignements d’arbres au sein des parcelles – noyer, merisier, alisier, érable, peuplier, murier, cormier – dans le but de produire de la litière pour les bovins afin de réduire les achats de paille.
  • Plus exotique, en Pologne, Peter Stratenwerth explique comment la plantation d’arbres, démarrée il y a 25 ans sur sa ferme de polyculture-élevage de chèvres bio, permet de changer le paysage à l’échelle de son exploitation :

    Pour ceux qui souhaitent avoir la vision d’un autre pays européen, vous pouvez visionner cette interview de Bohdan Lojka, chercheur à l’Université de Prague et créateur de l’Association Tchèque d’Agroforesterie :

L’arbre à table
Je donne un argument de plus aux gourmets, qui feront le lien entre la diversité dans la parcelle et la diversité dans l’assiette. Voici un menu concocté par l’Association Française d’Agroforesterie (AFAF). A vous de trouver (sans saliver) le nombre d’espèces d’arbres qui permettent de produire ce menu. Il peut y avoir des pièges…

Menu de l’arbre et de la haie champêtre

Servis avec du pain à la farine de châtaignes et du vin rouge
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Frênette ou Vin de noix et toasts de tapenade
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Délice de foie gras aux figues sur lit de miel
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Salmis de palombe aux girolles et trompettes de la mort
Purée de cenelles
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Beignets de fleurs d’acacia
Crumble de baies de sureau et de pommes

Le regard d’Opaline
Mes étudiants me disent toujours que si j’étais agricultrice, je comprendrais à quel point c’est difficile de conserver des arbres dans les parcelles. Je leur répond en général que si j’achetais un terrain – dans les Côtes d’Armor par exemple – je valoriserai les haies présentes en bois de chauffage et BRF, replanterai de nouvelles haies avec des essences locales et pourquoi pas fruitières et fourragères, notamment si les haies présentes sont peu adaptées à mon système en polyculture-élevage (arbres qui n’ont pas été entretenus pendant longtemps par exemple), en demandant conseil à une association de planteurs d’arbres. Je ferai en sorte d’organiser la plantation en partenariat avec un lycée agricole par exemple, dont les élèves sont toujours partants pour sortir de la classe, aider et échanger avec les agriculteurs.

Quelques chiffres (source : AFAF)
– En France, le gisement de bois hors forêt – haies, bosquets, alignements d’arbres – représente près de 2 millions d’ha.
– Les deux tiers des haies françaises sont sur des terres agricoles.
– Pour planter 50 arbres à l’hectare, compter une demi journée de travail de préparation et une journée à 4 personnes pour la plantation (avec le paillage et la protection des arbres)

1 Bois Raméal Fragmenté : résultat de broyage de petites branches fraîchement coupées. Epandu sur le sol il apporte de la lignine, activant la vie du sol et particulièrement les champignons, et protège le sol sur le long terme.

Opaline Lysiak

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